Pédagogie Universitaire

Osez la classe inversée à l’université !


Pourquoi essayer la classe inversée?

Dans un précédent billet intitulé « Rendre les étudiants actifs en amphi: quelques activités d’apprentissage actif à faire en amphi et sans matériel », j’évoquais la nécessité d’introduire des activités de pédagogie active dans sa classe, pour cinq raisons principales : 1) pour maintenir l’attention des étudiants; 2) pour vérifier leur compréhension; 3) pour qu’ils développent des apprentissages plus nombreux et 4) de meilleure qualité; 5) et enfin, pour qu’ils développent des compétences transversales. Je ne reviendrai pas ici dans le détail les raisons invoquées. Simplement, pour résumer, donner un cours sans interruption pendant 2h, sans aucune interactivité ne sert pas à grand chose. L’attention de l’étudiant commence fortement à décliner au bout de 10mn et, assommé par tant de flux verbal, son activité cérébrale approche dangereusement le niveau de la mer (cf.Figure ci-dessous). Il n’est d’ailleurs pas rare que l’enseignant s’auto ennuie et s’auto assomme. Au final, le cours a ennuyé tout le monde et les étudiants n’ont pas appris grand chose. Pourquoi poursuivre dans ces conditions ?
L’objectif visé par la classe inversée est d’améliorer la qualité des apprentissages et l’implication des étudiants dans le but de réduire les échecs et les abandons à l’université. La classe inversée favorise également leur insertion professionnelle en développant leur autonomie et d’autres compétences transversales, telles qu’être capable de travailler en équipe, de gérer les conflits au sein d’un groupe, de s’organiser, de faire des recherches personnelles, de hiérarchiser ses idées, etc.


Qu’est-ce que la classe inversée ?

Dans une classe traditionnelle, j’entends par là une classe dans laquelle il y aurait trop peu ou pas d’interactivité, l’apport des connaissances se fait par l’enseignant, en classe. L’étudiant apprend ensuite ses cours, seul, à la maison et sans assistance.
Dans la classe inversée, l’apport des connaissances se fait à la maison. Quitte à regarder l’enseignant parler pendant deux heures sans interruption, autant le regarder en vidéo chez soi, bien au chaud, avec une bonne tasse de thé. L’étudiant peut ainsi visionner plusieurs fois la vidéo, prendre des notes, mettre sur pause et aller chercher des compléments d’informations sur internet. Vous l’aurez compris, dans une classe inversée, on demande à l’étudiant de travailler avant de venir en cours: il regarde une vidéo, lit un texte, un article scientifique, un article de presse, un chapitre d’ouvrage, fait des recherches personnelles ou regarde un blog, la liste n’est pas exhaustive. A noter que l’on peut coupler ça avec une observation sur le terrain ou un micro-trottoir à réaliser seul ou en groupe. L’apprentissage, quant à lui, se fait en classe avec l’accompagnement individualisé de l’enseignant. On dégage ainsi du temps de classe pour faire des activités de pédagogie active (débat, discussion, carte mentale, différentes formes de travail en groupe, quizz, exposé, etc.) de manière à approfondir les notions, favoriser et vérifier la compréhension des étudiants. L’enseignant passe d’une posture de transmetteur de savoir à une posture d’accompagnateur, de producteur d’interactions, de guide, de conseiller et de facilitateur. Les relations enseignants-étudiants s’en retrouvent renforcées. Il n’y a pas de règle précise sur la pratique de la classe inversée, elle peut tout à fait être mise en place sur une seule séance de cours, sur la moitié, ou carrément sur tout le semestre.


Comment faire travailler les étudiants en dehors de la classe ?

Ouiiiiii c’est bien gentil tout ce que vous nous dites là ma p’tite dame, mais les étudiants n’ont pas l’habitude de travailler régulièrement et encore moins de travailler AVANT le cours. Un certain Nicolas dont je tairai le nom a osé m’avouer dans l’oreillette twitterienne qu’il rencontrait des difficultés à faire travailler les étudiants en dehors des cours. COMMENT CA???? VRAIMENT??? Cher Nicolas, voici quelques conseils qui pourraient favoriser l’implication et l’engagement de vos étudiants. Attention, ces conseils ne sont ni garantis, ni remboursables, ni échangeables 🙂 chaque situation de classe est tellement différente que ce qui peut fonctionner pour l’un peut très bien ne pas fonctionner pour l’autre. N’hésitez pas à me dire si ces conseils ont fonctionné ou pas, et si vous en auriez d’autres à me suggérer :
Se lancer à plusieurs. Plus on est de fous plus on rit! Si, au sein de votre équipe pédagogique, vous êtes le seul à mettre en place la classe inversée ou des activités de pédagogie actives, cela risque d’être plus compliqué de rendre les étudiants acteurs et actifs, parce qu’ils auront pris des habitudes de passivité dans tous les autres cours. Cependant, la mission n’est pas infaisable du tout. Si vous aimez les défis alors lancez-vous, vous ne réussirez peut-être pas du premier coup mais il faut tester, persévérer et surtout croire en ce que l’on fait.
Bien poser le cadre dés le premier cours en expliquant le concept de la classe inversée et pourquoi vous voulez mettre ça en place: « Dans mon cours, je vais vous proposer une nouvelle approche pédagogique, parce que dans l’approche traditionnelle les étudiants retiennent 5% (vous pouvez leur montrer la pyramide ci-dessus et le pourcentage d’échec au diplôme les années passées). Pour vous aider à développer des apprentissages plus nombreux, de meilleure qualité, et favoriser de fait votre réussite, nous allons mettre en place le principe de la classe inversée. La classe inversée fonctionne de la manière suivante……., qu’en pensez-vous? J’aimerais avoir votre avis sur la question, est-ce que vous êtes d’accord pour tenter l’aventure avec moi (contractualisation)? ». N’hésitez pas à en discuter avec eux. En leur demandant leur avis, ils verront que vous vous souciez d’eux et de leur apprentissage, ce qui favorisera leur coopération.
Mentionner le ou les objectif(s) pédagogique(s) à atteindre pour chacune des séances « à la fin de cette séance, vous, chers étudiants, serez capables d’énumérer les composants chimiques de…« , « vous serez capables d’expliquer le fonctionnement de…« .
Donner des consignes claires sur le déroulement du travail à la maison. Qu’attendez-vous d’eux? doivent-ils prendre des notes en regardant les vidéos? identifier l’information principale? les informations secondaires? trouver un exemple ? faire une carte mentale? faire des recherches sur internet? répondre à un quizz? compléter un textbook? Pour gagner en clarté, on peut écrire ces consignes dans le syllabus: chaque semaine, voici le ou les objectif(s) pédagogique(s) à atteindre, voici ce que vous devez faire à la maison et ce que nous ferons en classe.
Proposer des lectures ou des vidéos courtes. Eviter les 15p à lire chaque semaine parce qu’elles ne seront pas lues. Privilégier plusieurs vidéos courtes de 5mn (une vidéo un concept) à une vidéo unique de 30mn.
Leur donner des choix. Les étudiants sont davantage investis et engagés lorsqu’ils peuvent choisir: Choisir leur sujet, leurs outils, leur groupe, etc. Ca permet également de les responsabiliser et de développer leur autonomie.
Contrôler le travail. Pour favoriser le travail en amont des étudiants, vous pouvez également faire comme M. English (cf. ci-dessous), qui propose à chaque début de cours des tests notés sur la vidéo qui a été visionnée. En début de cours, on peut également demander à des étudiants de résumer ce qu’ils ont lu/vu, de faire part de leurs questions, d’identifier les idées principales ou d’en faire un petit exposé de 5mn. Ainsi, les étudiants qui n’auront pas lu ou visionné la vidéo risquent de se sentir exclus de l’activité: comme le dit Ariane Dumont, la séance d’après, soit ils ne viendront plus au cours, soit ils liront la lecture ou visionneront la vidéo.


Les 7 mythes de la classe inversée

Dans la vidéo ci-dessous, Ariane Dumont aborde les 7 mythes de la classe inversée:

1# la classe inversée fonctionne avant tout sur le principe de vidéos mises en ligne
2# le transfert de connaissance se fait exclusivement à l’extérieur de la salle de classe
3# vos étudiants vont adorer le fonctionnement de la classe inversée
4# la classe inversée est la dernière tendance pédagogique qui a le vent en poupe
5# il n’y a qu’une seule manière de pratiquer la classe inversée
6# Les enseignants sont remplacés par les ordinateurs
7# Les étudiants ne travaillent pas en dehors des heures de cours


Quelques exemples de classes inversées à faire avec des grands groupes

Voici quelques exemples simples de classes inversées que l’on peut pratiquer avec un grand groupe. Si ça fonctionne bien et que vous aimez les défis, vous ne résisterez pas à des « modèles » de classes inverses un peu plus complexes ICI.

EXEMPLE N°1

Lors d’une rencontre de « pédagogie curieuse » organisée par les chargés de mission TICE de l’université de Lorraine, un enseignant décrivait le fonctionnement de sa classe inversée. Nous l’appellerons M. English parce qu’il donne des cours d’anglais, il s’agit de TD théoriques au niveau Licence.
– Pourquoi la classe inversée ? M. English est parti de deux constats: 1) en TD, les étudiants avaient davantage envie de discuter de leurs expériences et de leur stage que d’écouter le cours. Or, niveau planning, il n’était pas envisageable de prévoir ces temps d’échanges ; 2) il s’est aperçu que les étudiants travaillaient son cours 15 jours avant le partiel, ce qui ne leur permettait pas d’en avoir une bonne compréhension.
– Préparation. M. English se filme, il prépare lui-même ses capsules vidéos avec intégration de ses powerpoint. Pour cela on peut utiliser le logiciel presente.me. Il utilise aussi parfois des vidéos faites par d’autres, trouvées sur internet.
– Avant le cours: il demande aux étudiants de regarder une capsule vidéo. Initialement, il donnait son cours à lire aux étudiants (15-20p), mais il s’est vite aperçu qu’il n’était pas lu. Depuis qu’il propose aux étudiants des capsules vidéos, il n’a plus ce soucis.
– Pendant le cours. Le cours se déroule en trois temps: 1) Durant les 10 premières minutes, M. English fait passer un test aux étudiants, des questions de cours qui compte pour 60% de la note finale. 2) Ensuite, pendant 1h, les étudiants travaillent en groupe sur des questions spécifiques posées par l’enseignant. Il s’est aperçu que ce travail en groupe faisait émerger de nombreuses questions très pertinentes qu’il n’aurait pas eu dans un cours traditionnel. Pendant ce temps de travail en groupe, l’enseignant est là en tant qu’accompagnateur, personne ressource ; 3) Pendant 15mn il répond aux questions des étudiants.
– Résultats. La classe inversée lui permet de dégager du temps pour aborder des choses concrètes. Les étudiants travaillent régulièrement la matière et ont de fait, une bien meilleure compréhension du cours. Il note que sa nouvelle posture d’enseignant est plutôt destabilisante, parce qu’il passe d’une posture de transmetteur de savoir à une posture de facilitateur, accompagnateur, guide.

EXEMPLE N°2

Nicolas Coltice est professeur en géo-physique et pratique la classe inversée dans le cadre de son CM sur la tectonique des plaques en Licence. Pour plus de détails, voir l’interview de M. Coltice par Christophe Batier ICI.
– Pourquoi la classe inversée. Il s’intéresse depuis des années aux innovations pédagogiques et souhaite trouver un moyen de réduire les échecs en premier cycle.
– Préparation. Dans le cadre d’un colloque, la présentation de M. Coltice a été filmé. Il utilise ce support vidéo. Il se sert également de vidéos postées sur internet et prépare un diaporama commenté.
– Avant le cours. Les étudiants visionnent les vidéos et font des recherches personnelles.
– Pendant le cours. Au début du cours, 10-15 mn sont consacrées aux questions des étudiants. Deux scénarios possibles: 1) au bout de 15mn les étudiants n’ont plus de questions à poser, ils passent aux activités de groupes. M. Coltice répartit les 100 étudiants en 8 groupes et organise des jeux pédagogiques. Il introduit une dimension ludique en mettant les groupes en compétition; 2) les étudiants ont encore des questions, ils poursuivent la séance de questions/réponses. A la fin du cours, pendant 5mn, M. Coltice fait une synthèse générale de ce qui a été évoqué en classe.
– Résultats. M. Coltice est ravi de constater que sur les 130 étudiants inscrits, 100 sont présents à son cours, et ce malgré le fait qu’il s’agisse d’un cours proposé le vendredi après midi. Il souligne l’importance de poser un cadre dés le début de l’année pour expliquer aux étudiants ce qu’est la classe inversée, leur rôle etc. Il ajoute que la classe inversée demande une préparation conséquente en amont.

EXEMPLE N°3

Pourquoi la classe inversée?. Scott Freeman, un enseignant de l’université de Washington a voulu changer sa pratique d’enseignement pour réduire les 17% d’échecs à ses examens.
– Avant le cours. Les étudiants complète un textbook et font des quizz en ligne.
– Pendant le cours. Au début du cours, l’enseignant vérifie leur compréhension: les étudiants répondent à des questions quizz à l’aide de clickers (boitiers de vote électroniques). Ensuite, il utilise le principe de la pairagogie (l’apprentissage par les pairs) initiée par Eric Mazure: il demande aux étudiants de discuter avec leur voisin pour justifier leur réponse au quizz. La suite n’est pas mentionnée, mais on peut supposer qu’il repose exactement la même question aux étudiants, que le taux de bonnes réponses augmentent significativement et qu’il termine par une synthèse/explication. Il ne faut pas sous-estimer l’apprentissage par les pairs. L’étudiant comprendra mieux une explication donnée par un autre étudiant que celle donnée par l’enseignant expert dans son domaine, parce qu’ils vont utiliser les mêmes mots et partent d’un même niveau de compréhension.
– Résultats. Le taux d’échec est passé de 17% à 4%. Les étudiants sont ravis de cette nouvelle organisation pédagogique.


Pour aller plus loin

La classe inversée: une pédagogie renversante (1p)
– Le blog de M@rcel lebrun
– L’organisation d’un cours « Do it yourself« de Jean-Charles Cailliez
– La classe inversée
– La chaine youtube de Christophe Batier

Dessin issu de mon blog « La thèse nuit gravement à la santé« 

6 réflexions au sujet de “Osez la classe inversée à l’université !”

  1. Bonjour,
    Un peu avant 2006, année de mon départ en retraite, constatant le peu d’intérêt des cours en amphi (pas d’interactivité, étudiants studieux et d’autres chahuteurs, contrainte de timing…), j’ai décidé de supprimer mes cours en amphi et de les remplacer par des diaporamas sonorisés et commentés diffusés sur plateforme e-learning libre Moodle.
    J’ai donc basculé mes horaires de cours en TD et TP, beaucoup plus interactifs en laissant mes étudiants approfondir les cours tranquillement, à leur rythme, chez eux ou en horaire libre.
    On travaillait ensuite la mise en pratique en TD et en TP.
    Aucun de mes collègues ne m’a compris ni suivi.
    Je passais pour un « geek » avant l’heure.
    Je ne savais pas alors que – comme monsieur Jourdain faisait de la prose- je pratiquais finalement la « pédagogie inversée ».

    Daniel Méthot
    Auto-entrepreneur.
    Formateur Moodle

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  2. Cet article est très intéressant. Il met en exergue non seulement les contraintes mais surtout les bénéfices de ce modèle pédagogique. Préparant une thèse Ph.D sur le thèse « Formation continue des enseignants à la pratique de la classe inversée: effets sur le processus enseignement/apprentissage », j’aimerais profiter de votre riche expérience: lire d’autres billets, prendre part à des séances de cours, recevoir des références d’articles scientifiques relatifs au sujet, etc.

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    1. Bonjour
      Merci pour votre message. Il y a le mémoire d’Antoine Defise qui porte sur le sujet. Il est sur Twitter, je vous invite à le contacter pour qu’il vous l’envoie. Sinon, il y a aussi le blog de Marcel Lebrun mais je pense que vous le connaissez déjà. Les ressources ne manquent pas, c’est un sujet à la mode ! Très bonne poursuite dans votre thèse 🙂

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